Au-delà des murs de l’Église : l’essor évangélique au Québec
UNE MONTÉE AU-DELÀ DU RELIGIEUX
Si les églises et la "religion" sont devenues sources de répulsion au Québec depuis la fin de la Grande Noirceur, le mouvement chrétien évangélique, lui, bien que demeurant minoritaire au Québec, gagne progressivement en visibilité depuis les années 70. Il faut dire que le mouvement a plus que doublé de volume en 10 ans, et qu'on observe une montée générale du christianisme. En effet, il rassemble plus de 130 000 croyants selon certaines estimations. Ces communautés se distinguent par leur engagement marqué envers l’Évangile et par une volonté d’exprimer leur foi dans l’espace public. Une présence qui contraste avec l’héritage d’un Québec largement sécularisé depuis la Révolution tranquille, où les références à Jésus et à la religion demeurent souvent associées au passé religieux du Québec. Voici ce qui caractérise ce mouvement, dans lequel l’identité chrétienne occupe une place centrale, ainsi que sa présence dans les médias traditionnels.

Moments forts de la Marche pour Jésus- juillet 2026
Photographe officielle de l’initiative Marche pour Jésus.
ÉMERGENCE DU MOUVEMENT
Pour une courte mise en contexte générale, le courant évangélique se distingue d’abord par la racine de son idéologie : la Bible. Historiquement, le mouvement évangélique tire ses origines de la Réforme protestante, elle-même née de la volonté de se séparer des fausses croyances de l’Église catholique. On le retrouve également en Europe continentale, bien que les évangéliques soient principalement concentrés dans les pays du Sud global. Concrètement, le mouvement évangélique désigne un ensemble de courants chrétiens protestants, ainsi que certaines organisations non confessionnelles et paraconfessionnelles, qui accordent une place centrale à l’autorité des Écritures chrétiennes et à la diffusion de l’Évangile. Le terme « évangélique », issu du grec euangelion signifiant « bonne nouvelle » ou « évangile », renvoie à une tradition chrétienne qui met l’accent sur la relation personnelle avec Dieu, la conversion, la foi, l'identité en Jésus-Christ et la mise en pratique des enseignements bibliques.
Historiquement, les mouvements évangéliques se sont souvent définis en opposition aux courants religieux, sociaux et culturels jugés plus libéraux ou modernistes, en affirmant l’importance de la Bible comme référence fondamentale de la vie chrétienne et comme autorité suprême. Ainsi, plusieurs courants protestants au fil du temps adoptent cette appellation dans des contextes différents : les luthériens pour se différencier des catholiques, les méthodistes face aux anglicans, ou encore certains baptistes et méthodistes lors des mouvements de réveil religieux en Amérique du Nord. Le terme demeure donc historiquement complexe, puisqu’il est revendiqué par plusieurs traditions chrétiennes au fil du temps. Aujourd’hui encore, certains chrétiens contestent l’utilisation exclusive de l’appellation « évangélique » par un courant protestant particulier.
Tout comme l'indique son nom, c’est par souci de conformité et de fidélité aux saintes Écritures que le mouvement évangélique naît. En effet, l’évangélisme moderne popularisé d’abord au Royaume-Uni se répand en Amérique du Nord, à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, alors que des chrétiens protestants conservateurs réagissent aux courants modernistes qui remettent en question certaines doctrines traditionnelles du christianisme. Concrètement, de cette tension théologique émerge donc progressivement un mouvement cherchant à se rapprocher autant par la parole que par la conduite de l’enseignement des Écritures et des fondements de la foi chrétienne.
Du côté du Québec, les évangéliques arrivent au XIXᵉ siècle avec Henriette Feller, inaugurant ainsi la première phase du mouvement évangélique. Depuis les années 1970, une seconde phase, marquée par l’expansion du mouvement, s’explique par divers facteurs. D’abord, elle s’inscrit dans un contexte de déclin marqué des institutions chrétiennes traditionnelles, particulièrement l’Église catholique et les Églises protestantes libérales, majoritairement privées de leur influence depuis la Révolution tranquille.
Dans ce contexte religieux transformé, les églises évangéliques parviennent à rejoindre de nouvelles générations grâce à une approche plus dynamique de la foi, axée sur l’expérience et la relation personnelle, la communauté et l’expression publique des croyances. Les principales revendications du mouvement évangélique québécois sont les suivantes :
- La liberté d'exprimer leur foi dans l'espace public, notamment par des événements comme la Marche pour Jésus qui a lieu à chaque année à la mi-juillet, où ils chantent, prient et témoignent de leur foi. L'objectif est de rendre visible leur identité chrétienne plutôt que de manifester pour une revendication politique.
- L'annonce de l'Évangile et de la conversion personnelle, afin que les témoignages de transformation à la suite de leur rencontre avec Jésus (sortie de dépendances, changement de vie) illustrent que la conversion est au cœur de leur démarche.
- Une fidélité aux enseignements de la Bible, entre autres sur certaines questions morales (les fondements du mariage, l’avortement, etc.).
- Le droit d'exister dans une société laïque sans être assimilés au mouvement évangélique américain. Les chercheurs Frédéric Dejean, Sarah Wilkins-Laflamme et Benjamin Gagné soulignent que les évangéliques québécois semblent généralement moins politisés que leurs homologues américains et cherchent davantage à vivre leur foi qu'à influencer directement les politiques publiques. Certains chrétiens évangéliques estiment toutefois qu'une présence politique s'impose pour défendre leurs convictions et participer aux débats de société.
Ce mouvement s’alimente également par l’immigration en provenance de régions où l’évangélisme est fortement implanté, notamment l’Amérique latine, l’Afrique, Haïti et la Corée du Sud. Ces communautés participent à la plurilinguistique à la multiplication des Églises évangéliques au Québec, qui comptent aujourd’hui plusieurs centaines de lieux de culte.

Graphisme officiel du documentaire Faites du bruit pour Jésus, initié par le journaliste Clément Hamelin et diffusé sur Télé-Québec en 2026.
PRÉSENCE MÉDIATIQUE
En parallèle, l’émergence des « églises urbaines », fondées par de jeunes pasteurs francophones, permet au mouvement de rejoindre un nouveau public québécois par de nouveaux médiums communicationnels. Inspirées des modèles américains contemporains, ces églises déconstruisent l’aspect solennel, hiératique et austère que le Québec connaît. Ces lieux de culte vus sous un jour différent communiquent en effet avec les codes culturels actuels : médias sociaux, musique moderne, événements dans des salles de spectacle. Leur succès repose notamment sur leur capacité à créer un sentiment d’appartenance fort et à transmettre la parole prescrite dans l’Évangile. Une autre préoccupation de ces chrétiens est la communauté, rassemblement nécessaire dans une société où plusieurs institutions religieuses traditionnelles n’ont plus leur rôle rassembleur et où ce fameux sens de la communauté manque parfois à l’appel.
UN BOUCHE À OREILLE QUI SE DÉPLOIE
Si aujourd'hui l’avènement de ce mouvement est grandement accéléré par sa présence accrue sur les médias sociaux, les églises de ce mouvement commencent leur implantation autour des années 70. Mais de quelle façon le mouvement se développe-t-il dans une société traumatisée par la religion et avide des multiples plaisirs du monde? Avant l’arrivée des réseaux sociaux, la croissance du mouvement évangélique au Québec se construit par des réseaux communautaires, par l’implantation d’églises locales et par l’influence de mouvements évangéliques nord-américains. Contrairement aux institutions religieuses traditionnelles, les communautés évangéliques reposent alors davantage sur l’engagement individuel des fidèles, le bouche-à-oreille, les groupes d’études bibliques, les activités communautaires et l’évangélisation de proximité.
En outre, leur présence médiatique se développe progressivement grâce à l’utilisation des médias de masse disponibles à l’époque, notamment la radio, la télévision chrétienne, l’édition de livres et de magazines religieux, ainsi que l’organisation d’événements publics comme les activités d’évangélisation et les rassemblements. Ces stratégies permettent aux communautés évangéliques de diffuser leur message au-delà des murs de leurs églises et de créer des réseaux dépassant les frontières locales.
L’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux accélère cette visibilité en offrant de nouveaux outils qui démocratisent et facilitent la communication de ladite Bonne Nouvelle. Les Églises évangéliques, particulièrement les nouvelles « Églises urbaines », ciblent ces plateformes pour rejoindre un public plus jeune, diffuser leurs prédications et créer une image plus moderne du christianisme, éloignée de l’image traditionnelle associée aux institutions religieuses québécoises qui demeurent une figure de proue traumatisante pour la société québécoise contemporaine.
Si le mouvement évangélique prend de l’ampleur en Amérique du Nord, au Québec, contrairement aux États-Unis, les évangéliques ne bénéficient historiquement pas d’une présence médiatique dominante. Leur expansion s’explique principalement par des réseaux relationnels et communautaires. Les réseaux sociaux n’ont donc fait qu’amplifier une présence déjà construite.
Contrairement à l'Église catholique, le mouvement évangélique ne possède pas d'autorité centrale ni de chef unique (autre que Dieu). Son influence repose plutôt sur des pasteurs et des leaders d'églises locales qui deviennent des figures de proue au sein de leurs communautés.
Une autre particularité du courant évangélique réside dans l’importance accordée au discipulat, qui implique de suivre l’enseignement de Jésus et de mettre en pratique ses commandements.
Au Québec, des Églises comme La Chapelle, dirigée par le pasteur David Pothier, le ministère Réveil Québec d'Emanuel Ouellet ou l'Église le Portail incarnent ce renouveau évangélique. Ces leaders misent entre autres sur une communication moderne, des prédications accessibles, une forte présence numérique et des rassemblements dynamiques afin de rejoindre les nouvelles générations et de rendre le message chrétien plus accessible dans une société largement sécularisée.
Ainsi, le développement de l’évangélisme au Québec ne représente pas un simple retour au passé religieux, mais plutôt une nouvelle forme de christianisme qui s’adapte aux réalités contemporaines tout en revenant constamment aux sources de la foi chrétienne. Alors que le nombre de croyants évangéliques semble progresser depuis plusieurs années, le développement du mouvement témoigne de sa capacité à s’inscrire dans les réalités contemporaines. Bien qu’il ait commencé modestement et qu’il demeure minoritaire à l’échelle provinciale, nationale et internationale, sa force réside dans sa capacité à continuer de répandre la Bonne Nouvelle et de saisir les avantages de notre société hyperconnectée et multimédiatique.

EXTRAIT DE VIDÉO : Mouvement évangélique, 2024 (archives de Radio-Canada).
Archive culturelle : édition de la revue EN SON NOM, novembre-décembre 2012, vol 70 n ° 5.

SOURCES
DEJEAN, F. (2011). Les dimensions spatiales et sociales des églises évangéliques et pentecôtistes en banlieue parisienne et sur l’île de Montréal. Carnet de géographes, 2.
MILLET-MOUITY, P. (2023). Le protestantisme évangélique en mouvement : regard sur les théologies de la prospérité en contexte postcolonial. Exemples des fidèles noirs des classes moyennes et supérieures. . Nouvelles perspectives en sciences sociales, 18(1).
PROULX, M-H. (2024). L'influence grandissante des évangéliques. L’actualité.
SAWATSKY, R. (2015). Mouvements évangélique et fondamentaliste. L’Encyclopédie Canadienne.
LIENS CONNEXES
Le premier podcast chrétien au Québec : https://www.youtube.com/@PourdeVrai.talkshow
Le QG des communications chrétiennes: mouvementcea.com
Ministère d’évangélisation à Montréal : https://reveilquebec.ca/
Marche pour Jésus : https://marchepourjesusquebec.ca/

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